par Zobel Behalal, Ruben De Koning, Nathalia Dukhan (GITOC)
En janvier 2025, un diamant brut de 177 carats, l’un des plus gros jamais découverts en République centrafricaine (RCA), a disparu sans laisser de traces. Des sources proches du dossier ont confié à la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (l’Initiative mondiale contre le crime organisé transnational, GI-TOC) qu’un accord de 5 millions de dollars US avec un négociant en diamants sud-africain agréé avait été brusquement annulé en février, après l’intervention du responsable du groupe Wagner basé en RCA. On ignore aujourd’hui où se trouve la pierre précieuse, mais des sources ont confirmé qu’aucune trace d’une exportation légale n’existe.
Les autorités avaient présenté la pierre quelques semaines seulement après la levée de l’interdiction d’exporter les diamants bruts, en vigueur depuis plusieurs décennies, et elle avait été saluée comme un symbole éclatant du renouveau économique. Cette promesse a toutefois rapidement laissé place à des pratiques bien connues d’opacité, de prédation et de captation.
Cet incident illustre une tendance plus large. En RCA, le secteur minier est pris dans les griffes de réseaux d’exploitation qui prospèrent grâce à la violence qu’ils entretiennent. Historiquement dominé par des acteurs liés à la Chine et au Liban, ainsi qu’à des pays voisins comme le Cameroun, le Tchad et le Soudan, le secteur voit aujourd’hui s’imposer de nouveaux partenaires étrangers dans le domaine sécuritaire, notamment le groupe Wagner et le Rwanda. Leurs approches diffèrent nettement : Wagner use de la terreur et du pillage pour atteindre ses objectifs économiques, tandis que le Rwanda mise sur une diplomatie économique active, mêlant investissements officiels et réseaux parallèles.
Depuis fin 2020, Wagner et les forces rwandaises sont devenues des acteurs clés en RCA. En sauvant le gouvernement d’une coalition rebelle, elles se sont imposées comme les véritables arbitres des affaires sécuritaires et économiques. Mais leur protection a un coût : le contrôle des ressources stratégiques du pays. Ce qui avait commencé comme une aide militaire s’est transformé en une mainmise systématique sur les richesses minières, au profit d’intérêts privés transnationaux, avec la complicité de certaines élites locales.
En 2021, Wagner a lancé une violente opération contre les groupes armés rebelles qui menaçaient de déstabiliser le régime. Si cette campagne a affaibli les milices, elle a aussi renforcé le pouvoir des réseaux criminels liés aux élites politiques, leur permettant de mieux contrôler l’économie, surtout le secteur minier. Pour Wagner, la mainmise sur les mines centrafricaines est devenue la base économique de sa présence et de ses activités.
Les recherches menées par la GI-TOC ont révélé que cette entité, déjà sanctionnée par les États-Unis, ne se contente pas de sécuriser les sites, mais s’en empare carrément. Sa méthode est claire : éliminer la concurrence, intimider les fonctionnaires et obtenir des permis dans des conditions troubles, tout en blanchissant de l’or et des diamants via des sociétés écrans. Les exemples ne manquent pas. Le site aurifère industriel de Ndassima est sous le contrôle de Wagner depuis 2020. Les mercenaires y ont interdit les inspections officielles et menacé les agents de l’État qui tentaient d’y accéder.
« Wagner a à plusieurs reprises menacé un fonctionnaire qui voulait superviser leurs activités », a déclaré une source proche du dossier. Plus tard, en 2023, Wagner a pris le contrôle de la région de Yidéré-Baboua, connue pour ses mines d’or artisanales, lors d’une opération militaire entachée d’exactions contre les communautés locales.
Les entretiens menés par la GI-TOC ont montré que, même si Wagner verse quelques taxes symboliques à la RCA pour justifier sa présence dans les mines, la production et les bénéfices échappent à tout contrôle et à toute réglementation. Ndassima est pleinement opérationnelle depuis fin 2022 et produirait environ 100 millions de dollars US par an. Pourtant, aucune production n’est déclarée, ni aucune exportation enregistrée. Trois sources distinctes ont indiqué qu’une partie de l’or est vendue sur place pour financer les opérations de Wagner, tandis que la majorité est exportée clandestinement, notamment via des vols secrets passant par la Somalie vers Dubaï.
Les opérations de Wagner allient violence brutale et logistique transnationale bien organisée, renforçant ainsi son influence militaire et politique. Les profits sont tels que malgré les efforts des autorités russes pour imposer le groupe paramilitaire Africa Corps à sa place, Wagner continue d’opérer grâce au soutien du pouvoir centrafricain, toujours étroitement lié à sa présence.
Concernant le Rwanda, sa présence en RCA s’est consolidée depuis 2019, à la faveur des accords bilatéraux et une coopération militaire étroite. En parallèle, des entreprises et investisseurs proches de Kigali ont investi dans le secteur minier via des partenariats et projets divers, menés selon certaines sources sous la protection de l’armée rwandaise.
D’après plusieurs témoignages, en plus de ces investissements officiels, une contrebande d’or à grande échelle est facilitée par des réseaux informels liés au Rwanda. Des sociétés écrans sans véritable activité sur le terrain achètent et exportent de l’or intraçable, parfois avec la complicité de certains agents à l’aéroport de Bangui. D’autres circuits impliquent des acheteurs liés à des raffineries rwandaises, qui financent à l’avance l’achat d’or dans des zones tenues par des groupes armés. Ces pratiques révèlent l’existence d’une économie parallèle bien enracinée, bénéficiant d’une protection au plus haut niveau.
La participation des élites politiques et sécuritaires locales aggrave encore la situation. Des permis miniers auraient été délivrés dans des conditions douteuses. Les réformes constitutionnelles ayant affaibli le contrôle du Parlement sur les contrats miniers ont accru les risques, transformant le secteur en monnaie d’échange politique, où les concessions servent de récompense aux alliés sécuritaires.
Mais au cœur de cette dynamique se trouve une tragédie humaine. Les civils supportent le poids le plus lourd de la violence sur les sites miniers, subissant abus, déplacements forcés et perte de leurs moyens de subsistance. « La façon dont les Russes nous traitent est inhumaine. Ils tuent des gens et décapitent les corps », a raconté un homme expulsé du site minier de Yidéré par des hommes de Wagner.
Menaces, corruption et peur affaiblissent les institutions, provoquant l’érosion de la souveraineté nationale et la fuite des investisseurs honnêtes. Cela ouvre la voie à une économie criminelle aux ramifications régionales et internationales, perpétuant le conflit qui ronge le pays depuis des années.
Pourtant, une action rapide et déterminée peut encore changer le cours des choses. Tout en reconnaissant l’ampleur du problème, il est urgent de mettre en place des mesures ciblées contre les acteurs nationaux, régionaux et internationaux qui tirent les ficelles de ces opérations. En parallèle, la RCA doit établir un cadre réglementaire solide et attractif, en collaboration étroite avec ses partenaires internationaux, pour attirer des investissements légitimes et protéger le secteur minier contre le crime organisé et les pratiques prédatrices.
En prenant ces mesures, le pays pourra mobiliser des ressources essentielles, financer les réformes prioritaires – notamment dans la sécurité –, et reprendre le contrôle de sa souveraineté.
C’est non seulement une occasion de bâtir les bases d’une paix durable, mais aussi une nécessité stratégique pour restaurer l’autorité de l’État, encourager les investissements légitimes, et remettre le pays sur la voie du développement durable.
Le diamant disparu nous rappelle avec force que, sans réforme urgente, les richesses minières de la RCA continueront de s’évaporer dans les réseaux opaques de prédation qui tiennent le pays en otage depuis trop longtemps.