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L'imbroglio trifrontalier

Jan 2024
par Eleanor Beevor, Alexandre Bish - GI-TOC

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La zone frontalière entre le Tchad, le Cameroun et la République centrafricaine (RCA) est l’une des régions frontalières les moins étudiées d’Afrique de l’Ouest, malgré son importance stratégique croissante. Suite au coup d’État de 2023 au Niger et à l’instabilité persistante en Libye, au Soudan et dans le bassin du lac Tchad, le Cameroun est désormais la principale route commerciale pour le Tchad et la RCA. Toute nouvelle déstabilisation pourrait avoir de graves conséquences économiques pour l’ensemble de la région. Ce rapport présente un aperçu du trafic d’armes et de la violence qui en découle dans ces pays.

Malheureusement, l’ampleur des activités illicites dans la région augmente le risque d’une nouvelle déstabilisation. La confluence des frontières internationales offre de multiples possibilités de tirer profit d’activités illicites et d’exploiter les passages relativement ouverts pour échapper aux autorités. En termes de dynamique des conflits, ce rapport identifie une augmentation des déplacements de violence par des groupes armés non étatiques au-delà des frontières de la région des trois frontières. Les groupes armés de l’ouest de la RCA ont pris l’habitude d’utiliser les régions frontalières de l’est du Cameroun comme base arrière, sous la pression de l’armée et des activités du groupe Wagner en RCA. De même, les groupes armés du sud du Tchad ont effectué de multiples incursions dans le nord de la RCA en raison des pressions militaires.

Les données recueillies dans le présent rapport indiquent une augmentation manifeste de l’utilisation des armes légères et de petit calibre (ALPC) dans les crimes violents, ce qui peut exacerber les conflits armés et militariser les divisions socio-économiques existantes. Le trafic d’armes engendre souvent d’autres formes de crimes violents, facilités par un accès plus facile aux armes. La concentration de différents types de crimes violents – en particulier les enlèvements et les vols de bétail à grande échelle – dans les zones où le trafic d’armes est important est un phénomène qui a été observé dans d’autres zones sensibles où sévit l’activité économique illicite.

Le présent rapport constate que les auteurs de ces crimes sont souvent des membres des forces armées, des groupes rebelles ou des milices qui profitent de leur accès facile aux armes pour se livrer à des activités criminelles. Il est donc extrêmement difficile d’identifier précisément les auteurs et de lutter contre ces crimes. Mais certains éléments indiquent également une professionnalisation croissante de la criminalité violente dans la région. En conséquence, la violence dans la région des trois frontières risque fort de s’autoalimenter.

Outre l’examen de la littérature pertinente, cette recherche s’appuie sur des entretiens en personne et à distance avec 36 parties prenantes dans le nord du Cameroun, le nord-ouest de la RCA et le sud du Tchad. Parmi les parties prenantes interrogées dans la région figuraient des officiers de l’armée, des fonctionnaires, des éleveurs de bétail, des agriculteurs, des commerçants, des chauffeurs, des journalistes, des marchands d’armes et des chercheurs. Les entretiens ont été menés entre novembre 2022 et août 2023, sous la forme d’entretiens semi-structurés, d’entretiens structurés à partir de questionnaires et de triangulation avec des sources supplémentaires.

Le rapport comprend une partie visuelle présentant des photographies d’armes légères et de petit calibre fournies par des intermédiaires provenant de magasins d’armes clandestins. En collaboration avec Conflict Armament Research, les chercheurs du GI-TOC ont analysé ces images afin d’identifier un échantillon des armes actuellement disponibles dans la région des trois frontières.

Couverture: REUTERS/Baz Ratner