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Derrière la blockchain

Déc 2025
par GI-TOC

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Au cours des trois dernières années, la République centrafricaine (RCA) a mis en œuvre une série d’initiatives liées aux cryptomonnaies qui se sont déroulées dans un contexte d’instabilité politique extrême, de violence armée et de rétrécissement de l’espace civique. Ces initiatives, lancées sous la présidence de Faustin-Archange Touadéra, ont été présentées par le gouvernement comme des outils de croissance économique, de modernisation et de développement national. Cependant, les preuves documentées dans ce rapport soulèvent de sérieuses préoccupations quant à la manière dont les cryptomonnaies ont été déployées, par qui et au profit de qui.

Depuis 2022, la RCA poursuit un programme ambitieux en matière de cryptomonnaies, qui comprend la légalisation du bitcoin, le lancement d’une cryptomonnaie nationale (Sango Coin) et, plus tard, l’introduction d’un jeton basé sur un mème connu sous le nom de $CAR. Ces initiatives ont été mises en œuvre dans un pays où l’accès à l’électricité, à la connectivité mobile et à Internet reste très limité, et où une grande partie de la population est touchée par les déplacements, l’insécurité et la pauvreté. En conséquence, une participation significative des citoyens aux marchés des cryptomonnaies s’est avérée largement irréaliste.

Ce rapport retrace comment ces initiatives liées aux cryptomonnaies ont été introduites parallèlement à des évolutions politiques plus larges, notamment la consolidation du pouvoir exécutif, l’influence croissante d’acteurs étrangers et la monétisation des ressources naturelles. La RCA est devenue le deuxième pays au monde à légaliser la cryptomonnaie comme monnaie officielle, une décision qui a rapidement été critiquée par les institutions financières internationales, les régulateurs bancaires régionaux et la Cour constitutionnelle du pays. Si la loi a ensuite été modifiée pour révoquer le statut de monnaie légale du bitcoin, une législation ultérieure a permis la tokenisation des terres et des ressources naturelles grâce à des systèmes basés sur la blockchain qui ne disposaient pas de garanties de gouvernance solides.

Lancé mi-2022, le Sango Coin a été présenté comme un projet économique transformateur. Il offrait aux investisseurs étrangers un accès à la terre, à la résidence électronique et à des opportunités d’investissement dans les secteurs minier et forestier, et promettait des projets d’infrastructure à grande échelle tels qu’une « Crypto City ». Malgré ces ambitions, l’initiative n’a pas réussi à attirer des investissements significatifs, seule une petite partie des jetons prévus ayant été vendue, et bon nombre des résultats promis n’ayant pas été atteints.

Au début de l’année 2025, le gouvernement a lancé une deuxième initiative : la cryptomonnaie $CAR. Lancée à grand renfort de promotion sur les réseaux sociaux, cette cryptomonnaie a connu une extrême volatilité et a été marquée par des irrégularités techniques, une gouvernance opaque et des questions relatives à la manipulation du marché. Le rapport montre comment la cryptomonnaie $CAR était liée à la tokenisation spéculative de terrains, permettant l’achat de parcelles de terrain à l’aide de cryptomonnaies sur des plateformes largement non réglementées.

S’appuyant sur des recherches open source, des analyses de la blockchain et des données accessibles au public, le rapport examine comment ces initiatives en matière de cryptomonnaie ont créé des opportunités pour des flux financiers opaques, des pratiques spéculatives et une exploitation criminelle potentielle. Il met en évidence le rôle des réseaux parallèles, des acteurs privés étrangers et des individus ayant des antécédents de fraudes présumées dans l’élaboration et la promotion du programme cryptographique de la RCA.

Dans un contexte d’institutions faibles et de surveillance limitée, le rapport conclut que la cryptomonnaie en RCA a moins fonctionné comme un outil de développement inclusif que comme un mécanisme favorisant les intérêts des élites tout en exposant le pays à des risques accrus d’abus financiers, de perte de souveraineté et de captation criminelle.

 

Couverture: Sia Kambou/AFP via Getty Images