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La guerre pour les richesses du Congo
30 Jan 2025
par Zobel Behalal (GI-TOC)

 

Le 27 janvier 2025, le Mouvement du 23 mars (M23), groupe rebelle armé opérant dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), a annoncé avoir pris le contrôle de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu. Malgré le dernier cessez-le-feu conclu en juillet 2024 depuis le début du mois de janvier, les combats entre l’armée congolaise et le M23 se sont intensifiés, aggravant une crise humanitaire déjà dramatique. L’ONU a déjà recensé 700 000 personnes déplacées au cours des dernières semaines en raison du conflit. 

Mais si la situation s’est récemment envenimée, le conflit dans l’est de la RDC ne date pas d’hier. Depuis plus de 20 ans, la violence est entretenue par des acteurs nationaux et internationaux mus par les mêmes motivations : les profits tirés des économies illégales. Pour instaurer une paix durable, il est impératif de s’attaquer aux causes profondes du conflit, en premier lieu la criminalité organisée. 

Un agenda dicté par le profit 

Depuis sa résurgence en 2021, le M23 a pris le contrôle de vastes zones du Nord-Kivu et, plus récemment, du Sud-Kivu, s’emparant au passage de villes stratégiques sur le plan économique. Partout où il s’installe, le groupe rebelle met en place un système de gouvernance criminelle parallèle et cible les circuits économiques. 

Ainsi, avant l’occupation de Bunagana, un centre commercial situé à la frontière avec l’Ouganda, les échanges entre les deux pays (non déclarés pour la plupart) représentaient environ 2 millions de dollars par mois, selon un agent des douanes congolais. Depuis que le M23 a pris la ville en 2021, ces flux ont chuté, mais continuent d’alimenter financièrement le groupe grâce à la taxation illégale des marchandises. Malgré l’interdiction officielle du gouvernement ougandais de faire transiter des véhicules vers la RDC, de nombreux transporteurs bravent l’interdiction, parfois avec la complicité d’agents frontaliers, pour notamment alimenter les dépôts de carburant à Bunagana. 

L’agenda économique du M23 explique également sa prise, en mai 2024, de Rubaya, une cité minière stratégique près de Goma, qui produit 15 % du coltan mondial, un minerai essentiel à la fabrication d’appareils électroniques. Depuis, le groupe tire d’importants revenus du contrôle de l’exploitation et du commerce des minerais. L’occupation de Rubaya lui a également permis de consolider son contrôle territorial, d’attirer des acteurs économiques complices (collecteurs, négociants) et de construire une route facilitant l’acheminement des minerais vers le Rwanda voisin, où ils sont blanchis en étant dissimulés parmi la production rwandaise, avant d’être déclarés comme d’origine rwandaise. 

 

Aujourd’hui, le M23 contrôle des centres économiques clés dans l’est de la RDC, notamment Bunagana, Rubaya et Goma.

 

Un écosystème régional de criminalité et de conflits 

Les avancées militaires du M23 illustrent les failles du système sécuritaire de la RDC, mais elles révèlent aussi que le groupe rebelle n’est pas le seul à tirer profit d’un système économique basé sur la criminalité transnationale organisée. 

Le Rwanda est largement accusé de soutenir le M23, bien que son gouvernement ait toujours nié toute implication. Ce soutien est en partie lié au désir du gouvernement d’éradiquer les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé présent en RDC, composé d’anciens responsables du génocide de 1994. Si les FDLR représentent une menace pour la sécurité du Rwanda, cet argument ne suffit pas à justifier le soutien militaire rwandais en RDC depuis de nombreuses années. 

L’implication rwandaise semble avant tout motivée par des intérêts économiques. Kigali ambitionne de devenir un hub régional du raffinage et de négoce des ressources naturelles. Pour y parvenir, le pays cherche à garantir un accès privilégié aux ressources minières congolaises, à établir un corridor commercial entre Kigali et les grandes villes de l’est congolais, et à faire de la frontière rwandaise la principale porte d’entrée et de sortie des matières premières de la RDC. 

Face aux rebelles, le gouvernement congolais s’est, lui aussi, allié à des acteurs impliqués dans le crime organisé. La coopération accrue entre la Force de défense nationale du Burundi et les Forces armées de la RDC (FARDC) a permis de protéger des réseaux burundais engagés dans le commerce illégal de l’or et d’autres métaux précieux. De leur côté, les FARDC collaborent avec les milices FDLR qui contrôlent le trafic illégal de charbon et des planches. Ce commerce contribue massivement à la destruction de l’environnement, notamment du parc national des Virunga, dernier refuge des gorilles des montagnes, une espèce en danger critique d’extinction. 

Pour lutter contre le M23, les FARDC se sont également appuyées sur divers groupes armés locaux, qu’elles ont armés et financés. Ces milices, en plus de ralentir l’avancée du M23, ont acquis une légitimité auprès des populations, s’imposant comme les nouveaux maîtres de certains territoires. Une fois en place, elles perpétuent elles aussi le pillage et le trafic des ressources naturelles. 

Les marchés internationaux ne manquent pas pour absorber l’or et les minerais illégalement extraits. Grâce à des réseaux spécialisés dans le blanchiment d’argent et la fraude minière, les produits issus du pillage de la RDC trouvent facilement preneur. En plus, la complaisance des marchés de destination vis-à-vis des minerais qui transitent par les pays voisins de la RDC, notamment le Rwanda, permet aux protagonistes du conflit de continuer à financer leurs activités criminelles. 

Repenser la paix 

Les processus de paix engagés ces trois dernières années pour résoudre la crise du M23 ont échoué car ils ont ignoré les dynamiques économiques sous-jacentes et l’empreinte de la criminalité transnationale. Désormais, il est urgent d’adopter des approches novatrices qui, tout en respectant la souveraineté territoriale de la RDC, s’attaquent aux économies illégales et au financement des groupes armés. 

Étant donné le rôle des réseaux criminels dans la perpétuation du conflit, une mobilisation internationale est indispensable pour coordonner une réponse efficace. Il est nécessaire d’imposer des sanctions aux élites et aux entités influentes – en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie et ailleurs – qui tirent profit de l’économie illégale en RDC. Jusqu’à présent, les sanctions mises en place par les États-Unis, l’Union européenne et l’ONU ont visé des individus sans réelle influence sur le terrain. Une stratégie plus ciblée est impérative, notamment via des mesures de lutte contre le blanchiment d’argent pour enclencher une réponse juridique. 

Une autre priorité est de mettre en place des solutions permettant aux différents acteurs de la région de s’insérer dans un cadre économique légal. Il est essentiel de transformer le potentiel économique de l’est de la RDC en opportunités d’investissement et d’emplois légitimes. La RDC doit être replacée au centre de l’agenda international, en identifiant et en chiffrant toutes les opportunités pouvant perturber les économies criminelles et redonner espoir au peuple congolais.