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Goma, un an après : profits illicites et paix hors de portée
26 Jan 2026
par Zobel Behalal (GI-TOC)

 

En janvier 2025, Goma est tombée aux mains du groupe rebelle M23, marquant un tournant brutal dans le conflit prolongé qui sévit dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Goma, capitale de la province du Nord-Kivu, est un centre stratégique sur le plan géopolitique et sécuritaire. Sa prise par le groupe armé soutenu par le Rwanda a constitué un revers cuisant pour l’armée de la RDC, ses alliés et les autres forces internationales déployées dans la région, y compris les casques bleus de l’ONU. Mais elle a également contribué à consolider une économie de guerre au cœur de la région des Grands Lacs, stimulant les flux financiers illicites qui alimentent et entretiennent la violence armée dans l’est de la RDC. Les zones contrôlées par les rebelles facilitent la contrebande de minerais lucratifs, notamment l’or et les métaux critiques de la transition énergétique, à travers les frontières régionales.

Dans les mois qui ont suivi la prise de Goma, les initiatives diplomatiques se sont intensifiées. Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté des résolutions appelant à un cessez-le-feu, condamnant le M23, exigeant le retrait des troupes rwandaises, maintenant les sanctions contre les parties impliquées dans le conflit et renforçant le mandat de la mission de stabilisation des Nations unies, la MONUSCO. L’Union africaine a nommé le président du Togo comme médiateur de haut niveau pour la crise en RDC. Le Qatar a réuni les présidents congolais et rwandais et a facilité plusieurs cycles de pourparlers directs entre la RDC et le M23. Les États-Unis, pour leur part, ont lancé un processus de négociation entre le Rwanda et la RDC. Depuis le début de la crise actuelle en 2021, jamais les discours en faveur de la paix dans la région des Grands Lacs n’avaient été aussi nombreux à l’échelle internationale.

Le chaînon manquant dans les interventions : la criminalité transnationale organisée

Cependant, ces initiatives, ainsi que celles menées par l’Union européenne et la France, ont eu peu d’impact. Un an plus tard, le M23 contrôle toujours Goma et l’influence du groupe s’est étendue. En février 2025, il s’est emparé de Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, puis d’Uvira en décembre 2025, avant de se retirer un mois plus tard. Le M23 contrôle déjà de vastes territoires riches en ressources et, selon des sources au sein du groupe armé, il ambitionne également de s’emparer de la région minière stratégique de l’ancienne province du Katanga. L’avancée des rebelles, qui bafoue ouvertement les injonctions internationales, met en évidence le fossé entre les déclarations internationales qui émaillent l’actualité et la réalité sur le terrain.

Comme l’ont démontré de nombreux cas à travers le monde où la criminalité et les conflits convergent – de la Sierra Leone et la République centrafricaine à la Colombie, l’Afghanistan et le Myanmar –, la concurrence violente pour les ressources minérales alimente ou intensifie les conflits. La défiance persistante du M23 met en évidence les limites inhérentes aux approches diplomatiques actuelles des conflits dans lesquels la criminalité transnationale organisée, sans en être nécessairement la cause profonde, joue un rôle structurant majeur. Le fait que le groupe rebelle contrôle toujours Goma et d’autres zones un an après montre que toute approche concrète visant à résoudre le conflit doit s’attaquer stratégiquement aux économies illicites qui alimentent la guerre.

La principale limite de nombreuses initiatives diplomatiques réside dans l’absence de mécanismes d’application, en particulier dans le cas des résolutions de l’ONU. Sans volonté politique, elles restent largement symboliques, de simples « slogans creux », comme les a décrites une source diplomatique. La résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée après la chute de Bukavu, en est une illustration frappante. Bien que l’ONU ait officiellement la fin du soutien rwandais et le retrait du M23 des zones occupées, ses demandes n’ont pas été satisfaites. Le M23 a poursuivi ses opérations, notamment en restreignant les mouvements de la MONUSCO, qui utilisait Goma comme quartier général dans l’est de la RDC avant janvier 2025.

Les processus de paix en cours ont également été limités par leur réticence à remettre en cause les rapports de force économiques existants ou à tenir compte de la réalité des acteurs sur le terrain. Cela est particulièrement évident dans les cadres de Doha et de Washington. Présentés comme des tentatives de réengagement diplomatique de haut niveau après l’échec de la médiation angolaise au nom de l’Union africaine, ces processus illustrent l’aveuglement persistant de la communauté internationale face à la criminalité qui alimente les conflits en cours.

Le M23 a méthodiquement consolidé une administration parallèle de facto, profondément illégale. Il exerce un contrôle direct sur plusieurs sites miniers lucratifs dans le Nord et le Sud-Kivu, et impose des taxes sur toutes les activités économiques locales, y compris le commerce, les transports, l’agriculture et l’exploitation minière artisanale et semi-mécanisée. Ces formes de gouvernance criminelle ne laissent d’autre choix aux civils que de financer cette entité sous sanctions. Les activités économiques du M23 soutiennent le mouvement et enrichissent ses dirigeants. Parallèlement, les activités illégales du groupe, en particulier celles liées aux flux des minerais, génèrent des revenus qui peuvent apporter des avantages économiques et stratégiques au Rwanda, à l’Ouganda et au-delà. Plus important encore, elles incitent le mouvement à poursuivre ses activités.

Malgré cela, le processus de Doha n’a pas suffisamment pris en compte le fait que le M23 est un acteur armé non étatique qui, grâce à un soutien extérieur, s’est imposé comme une puissance territoriale autonome, disposant de ses propres ressources économiques et d’une capacité d’administration durable. Plus inquiétant encore, le cadre a soigneusement évité d’aborder la question centrale de l’économie politique de la guerre. Ni la capture des ressources naturelles, ni la taxation illégale, ni le contrôle du commerce transfrontalier illicite ne figuraient parmi les principaux sujets de discussion. Or, si ces flux financiers persistent, les incitations à poursuivre le conflit resteront intactes.

Le processus de Doha s’est ainsi retrouvé pris dans un paradoxe : chercher à mettre fin à une guerre tout en refusant d’aborder l’économie politique illicite qui la soutient. Sans surprise, le résultat final, en novembre 2025, a été un « accord-cadre pour une paix globale » que les dirigeants du M23 ont qualifié d’« escroquerie mutuelle, un vendeur de faux diamants payé avec de faux dollars ».

Le processus de Washington a fait preuve d’une plus grande lucidité en reconnaissant le rôle central de l’économie de guerre. Les accords de Washington, signés en décembre 2025, misent sur la contribution à la paix en transformant le potentiel économique en un levier de stabilisation entre les parties belligérantes. Cependant, en ne remettant pas en cause les relations de pouvoir existantes et les économies prédatrices en amont, cette approche risque de favoriser la normalisation économique des activités illégales, au profit d’acteurs capables d’opérer dans des environnements instables qui ont été « stabilisés » politiquement par la diplomatie.

En l’absence de conditions strictes, les accords de Washington pourraient principalement profiter aux intérêts américains et consolider les États et les réseaux politico-économiques qui tirent déjà profit de l’économie de guerre dans l’est de la RDC. La promesse de nouveaux flux d’investissements, d’une aide à la sécurité et de partenariats économiques pourrait renforcer ces acteurs sans exiger, en contrepartie, une rupture claire avec les circuits prédateurs transfrontaliers. La stabilisation souhaitée deviendrait ainsi un mécanisme permettant l’accumulation, plutôt qu’un outil de transformation.

Enfin, l’absence de responsabilisation régionale est une autre lacune majeure des récentes approches diplomatiques de la situation en RDC. Malgré les rapports et les données établissant l’implication de l’Ouganda dans l’économie politique du conflit, les processus de Doha et de Washington ont tous deux hésité à nommer et à impliquer ce pays dans les discussions et les accords.

Le conflit qui sévit actuellement dans l’est de la RDC met en évidence une dure réalité : les efforts de paix qui ignorent l’économie illicite transnationale qui alimente la guerre sont voués à l’échec. Tant que les groupes armés et les acteurs régionaux tireront profit de la violence, la diplomatie restera déconnectée des réalités sur le terrain. Pendant ce temps, les civils continuent de payer le prix fort en termes d’insécurité, de pauvreté et de déplacements, et les générations futures sont mises en danger.